Pour que l’économie collaborative reste collaborative

Aujourd’hui les plateformes telles que Uber, AirBnb ou Taskrabbit nous permettent de tout partager, nos voitures, nos appartements, notre savoir-faire. Tout, sauf une chose: la propriété et la gouvernance de ces mêmes plateformes. Alors que le marché du travail a déjà entamé sa mutation vers plus de freelance et moins de salariat, comment éviter que ces plateformes ne deviennent surpuissantes? Si les nouvelles technologies ont permis l’émergence d’une société collaborative, elles n’en restent pas moins largement dominées par des monopoles. Ceux que l’on appelle les GAFAM (Google, Apple, Facebook et Microsoft) sont devenus les nouveaux maîtres du monde. Alors comment défendre et conserver la philosophie de base de l’économie collaborative?

Les dangers qui nous guettent

Vu de près, l’économie collaborative voit le jour dans un contexte qui lui est totalement contradictoire. Les grands acteurs, ces fameux GAFAM, exercent une surveillance permanente sur la toile, disposent, utilisent et tirent profit de toutes nos données. En parallèle, les frontières entre vie privée et vie pro deviennent de plus en plus floue, un smartphone suffisant désormais à transformer n’importe quel lieu de villégiature en bureau. Certaines plateformes peer to peer, qui se revendiquent pourtant collaboratives, exacerbent et exploitent les inégalités sociales, comme nous l’expliquions récemment pour la plateforme d’Amazon Mechanical Turk. Bref, il y a de quoi se sentir pris au piège plutôt que libéré.

Les plateformes de mise en relation entre clients et indépendants sont en train de façonner la ré-organisation du travail. C’est grâce à elles que le nombre de freelances a pu exploser. Pourtant, si elles permettent aux travailleurs de gagner en flexibilité et d’assouvir leur soif d’indépendance, elles offrent aussi aux entreprises une main d’œuvre non salariée et donc exempte de toute contrainte sociale. De là à parler de salariat déguisé, il n’y a parfois qu’un pas. En devenant un passage obligé vers le client, les plateformes prennent la main sur le marché du travail et risquent sur le long terme d’y exercer un contrôle total.

Finalement, nous créons là un modèle où seule la consommation est collaborative mais pas l’économie en tant que telle.

Posséder ce que l’on partage

Il existe déjà des exemples qui prouvent qu’une vraie démocratie est possible sur le net. A Denver, les taxis se sont regroupés pour créer une coopérative qui possède sa propre application. C’est aussi pratique qu’Uber, sauf que les chauffeurs ne sont plus à la merci des règles fixées par une entreprise qui leur reste virtuelle.
Aux Etats-Unis toujours, l’exemple de Locomics est également très intéressant: il s’agit de la première plateforme peer to peer créée sous forme de coopérative. Spécialisée dans les services à la personne, elle appartient en partie aux freelances qui y proposent leurs prestations.
En Allemagne cette fois, Fairmundo, plateforme marchande au même titre qu’Amazon, a été également créée sous forme de coopérative (et ne profiterait certainement pas d’une position dominante pour faire la guerre aux éditeurs de livres).

En parallèle, des outils sont développés pour faciliter le fonctionnement de ces organisations. C’est le cas de Loomio, une plateforme de prise de décision collaborative. Elle permet d’échanger, de débattre et enfin de voter, le tout à distance. Développée en Nouvelle-Zélande par l’un des leaders du mouvement Occupy Wellington (en écho au mouvement Occupy Wall Street), l’application permet d’encourager les discussions et prises de décisions horizontales. Partout dans le monde, elle est déjà utilisée par des coopératives mais aussi des entreprises, des conseils municipaux et de nombreuses autres communautés.

Nous sommes à la croisée des chemins. Nous pouvons nous diriger vers un monde à la Mechanical Turk, précaire et dont nous ne maitriserions pas les règles. Mais nous pouvons aussi créer un monde du travail plus démocratique et dont les profits seraient plus justement répartis. Cela implique que nous ne soyons plus seulement utilisateurs (client ou prestataire) mais aussi acteurs.
Pour cela, il faut que les investisseurs acceptent de partager la gouvernance avec d’autres parties prenantes. Les gouvernements et autres instances publiques doivent également reconnaître l’intérêt de ces organisations coopératives et accompagner leur développement. Les entrepreneurs enfin doivent réaliser que leurs idées ne sont pas seulement des sources de profit mais aussi des biens communs durables.

Il ne s’agit pas là d’une question d’idéologie mais plutôt de pratique. Le but n’est pas de lancer une lutte des classes mais de permettre à l’économie collaborative de tenir ses promesses en restant effectivement collaborative.

Une réflexion au sujet de “Pour que l’économie collaborative reste collaborative

  1. Franklin says:

    Très pertinent comme article.

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