Quand l’agriculture intensive se fera uberiser

« L’alimentation est devenue suspecte », affirme Pierre Rahbi dans une interview. Et pour cause, entre l’explosion du bio, des circuits-courts et de la permaculture, la préoccupation croissante du « bien-manger » est en train de redistribuer les cartes de l’agro-alimentaire. De là à parler d’une véritable disruption dans le modèle actuel, il n’y a qu’un pas. Alors, allons-y joyeusement et prononçons ce fameux mot à la mode : l’agriculture intensive et les mastodontes de l’agro-alimentaire ne sont-ils pas en train de se faire uberiser ?

Mettons-nous d’abord d’accord sur ce qu’est l’uberisation. Elle repose sur trois points : un désamour des leaders du secteur au profit de nouveaux entrants, une désintermédiation du service (directement du producteur au consommateur), le tout permis par le développement d’une ou plusieurs nouvelles technologies. Alors qu’en est-il de l’agriculture intensive et du reste de la chaine agro-alimentaire ?

Agro-alimentaire industriel : l’indigestion

La liste des méfaits de l’agriculture intensive pratiquée depuis 70 ans semble sans fin : appauvrissement et pollution des sols, pollution des nappes phréatiques, baisse de la valeur nutritionnelle des aliments, amplification des inondations (la terre tassée par les machines combinée à la pratique de la monoculture empêche le sol d’absorber l’eau), déclin de la biodiversité… Bref, n’en jetez plus !

S’ajoutent à cela toutes les affaires de ces dernières années (le cheval qui se prenait pour un bœuf, la maltraitance animale, les céréales pleines de pesticides, les métaux lourds dans les pots pour bébé…). Alors évidemment le consommateur s’inquiète et commence à s’intéresser plus en détail à ce qu’il y a dans son assiette. En résulte un véritable engouement pour les produits bios. A tel point que « l’agriculture bio atteint un rythme de croissance historique en France », dixit le groupement d’intérêt publique du ministère de l’agriculture. Pour illustration, au 1er semestre 2016, les ventes de produits bio ont augmenté de 20%.

L’indignation provoquée par la fusion entre Bayer et Monsanto est révélatrice de ce désamour et surtout de cette méfiance envers les géants de l’industrie. Des semences aux pesticides, le nouveau groupe ainsi créé règnera sur toute la chaine agricole. De plus en plus de voix s’élèvent contre ces oligopoles et elles se font de mieux en mieux entendre par le grand public. Fondée en 2013, l’association Graine de Troc propose une plateforme en ligne d’échange de semences, le tout gratuitement. En un an et demi, entre avril 2015 et aout 2016, sa communauté est passée de 4500 à 13 370 troqueurs. Kokopelli s’est également fixé pour mission de protéger la biodiversité et de la libérer de la domination suprême des mastodontes du secteur. Elle propose donc une collection de semences unique de plus de 2200 variétés (dont plus de 650 variétés de tomates…) Des semences libres de droit et surtout reproductibles, une pratique rare chez les gros leaders du secteur (qui s’assurent ainsi de la fidélité de leurs clients, obligés de racheter des graines tous les ans).

Le boom des circuits courts

AMAP, La Ruche qui dit Oui, Drive Fermier… Vous connaissez forcément. Tous proposent des produits alimentaires en circuit-court, c’est à dire directement du producteur au consommateur. Nous l’affirmons depuis longtemps sur We-Lab : l’économie se relocalise. Par soucis d’économie, d’authenticité, de relationnel et de sens, les consommateurs se tournent de plus en plus vers la source directement.

Jacques Mathé, professeur d’économie rurale à la faculté de Poitiers, expliquait aux producteurs du Quercy: « L’approvisionnement local est une tendance de fond, un gisement de croissance dans notre pays. La demande est forte : il y a de quoi travailler. Les projets sont de plus en plus professionnels, plus structurés. La demande est largement supérieure à l’offre. Et déjà se pose pour les pionniers le problème de la transmission des outils qu’ils ont bâti. »

Même si elle reste minoritaire, cette tendance à la désintermédiarisation s’amplifie depuis plusieurs années. Et le fait est que désormais les agriculteurs sont de moins en moins contraints de passer par la grande distribution pour vendre leurs productions. Ce sont d’ailleurs ce qui s’en passent le plus qui vivent le mieux.

Permaculture & fermes urbaines: faire mieux autrement

Nul besoin de grosse révolution technologique pour uberiser l’agriculture intensive. La clé, en l’occurrence, ce serait plutôt le retour au bon sens et à la nature.

En plein essor, la permaculture va plus loin que l’agriculture bio. En se passant totalement d’engrais ou de pesticides, le principe consiste à recréer un écosytème qui se suffira à lui-même en associant les cultures et en faisant collaborer les espèces entre elles.

 

Plus saine, moins chère, plus durable et plus productive, les arguments en faveur de la permaculture ne manquent pas.

En parallèle, se développe également l’agriculture urbaine. Entre les toits végétalisés, les friches urbaines et les fermes verticales, l’agriculture arrive petit à petit à se frayer un chemin dans nos villes. Une autre manière pour les citadins de s’approvisionner directement à la source.

Alors, entre des leaders de secteurs décriés, une demande croissante de circuit court et l’avènement de nouvelles techniques de production, nous on vous le dit : l’agriculture intensive est bel et bien en train de se faire uberiser ! Qu’elle se rassure tout de même, elle a encore de beaux jours devant elle, Rome ne s’est pas construite en un jour…

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