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Aimer la ville

Peut-on encore aimer la ville ?

Que ce soit pendant ou après le (1er …) confinement, nombreux sont les citadins qui ont fui la ville. La campagne comme échappatoire à la vie urbaine, ce n’est pas nouveau. La pandémie n’a fait qu’accentuer une tendance de fond que l’on observe depuis plusieurs années. Vie trop chère, canicule plus intense, déconnexion à la nature… Les arguments « anti-ville » sont nombreux, ne le nions pas. La dimension environnementale y joue pour beaucoup. Et pourtant… La ville possède ce quelque chose de magique qui en fait la terre de tous les possibles, la terre de l’émulation, la terre d’un vivre-ensemble hétéroclite et bouillonnant.

« Ce n’est pas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons : c’est sur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes. » disait Jean-Paul Sartre. Alors, en ces temps où la vie urbaine est en apnée, attendant sa libération post covid, nous nous sommes
interrogés : peut-on encore vraiment aimer la ville ? Y a-t-il matière à lui redorer le blason ?

Quand la ville nous agresse

Densité, pollution, circulation, manque d’espace, manque de nature… N’en jetez plus ? Si, rajoutons-en une couche, et pas des moindres : vivre en ville devient un véritable luxe. Entre les prix du foncier et le coût de la vie, être urbain n’est pas un choix anodin, financièrement parlant. Alors, oui effectivement, on comprend que la ville n’ait pas toujours bonne presse.

La ville, ce territoire souvent perçu comme hors sol

De l’air ! C’est ce que tous les citadins réclament : plus d’espace, plus de fraicheur, plus de nature.

Malheureusement, étant par définition le territoire où l’homme contrôle tout, la nature n’a pas franchement sa place en ville. Entendons par là, la nature « sauvage », non domestiquée par l’homme, qui a longtemps été considérée comme hostile. Si la végétation fait son apparition en ville dès le 19ème siècle, ce n’est que sous une forme contrôlée : des parcs et des espaces verts où l’on n’a parfois même pas le droit de marcher sur l’herbe. Et bien, cette nature artificielle a fait son temps. Elle ne correspond plus aux nouvelles attentes des citadins qui revendiquent de plus en plus un droit à la « vraie nature », plus authentique, plus ressourçante.

Prétentieuse, la ville ? Territoire de la matière grise, la ville s’est longtemps voulue servicielle. Les activités productives (agriculture, industrie…) lui sont devenues de plus en plus éloignées, déconnectées, comme trop vulgaires pour être intégrées à la vie de la cité. La ville s’est construit cette image, un peu pédante, de celle qui clame sa domination intellectuelle, culturelle et qui phagocyte le territoire rural et péri-urbain alors même que sa survie en dépend. Alors quoi les citadins, on fait les malins alors qu’on ne sait même pas planter des carottes ?

Un imaginaire urbain trop binaire ?

Quel parisien ne s’est jamais entendu dire, d’un air compatissant : « je ne sais pas comment tu fais pour vivre à Paris… » ? Pourtant, si tant est qu’on en a les moyens évidemment, la vie y est-elle si désagréable ? La beauté de son architecture, la richesse de sa vie culturelle, festive, évènementielle ne peuvent-elles pas compenser, voire justifier la densité et la frénésie de la capitale ?

Né dès le 19ème siècle, le sentiment anti-ville porte un nom : l’urbaphobie. Et il repose essentiellement sur l’opposition entre les grandes agglomérations et la province. Car c’est bien là que tout se joue : l’image de la ville s’est construite en opposition à la campagne.

Nous avons tous cette image d’Épinal des territoires ruraux qui seraient plus vertueux, plus productifs, plus sains, là où la ville serait trop futile, mauvaise pour la santé, source de nuisance et de pollution. Jules Renard disait que c’est en pleine ville que l’on écrit les plus belles pages sur la campagne. Et effectivement, nous, les citadins, avons cette tendance à idéaliser la campagne et, par ricochet, à dénigrer la ville. Pourtant, dans un cas comme dans l’autre, il conviendrait de nuancer nos imaginaires : la vie n’est pas toujours si facile, ni si douce à la campagne, elle n’est pas non plus forcément artificielle et restreinte à la ville.

Bref, et si l’on posait sur les villes un regard plus constructif et plus centré sur ce qu’elles peuvent ou pourraient vraiment nous offrir ?

Réenchanter l'imaginaire de la ville

Construire une nouvelle histoire collective autour de la ville

Le pouvoir de l’imagination pour changer les choses :  c’est le sujet du dernier ouvrage de Rob Hopkins, fondateur du réseau des Villes en Transition, et il est quasi jubilatoire pour qui s’intéresse au devenir de nos villes. Car selon l’auteur, c’est en réparant notre imagination individuelle et collective que nous pourrons créer le futur que nous voulons. Et de proposer, dans son premier chapitre, un quotidien idéal dans une ville idéale peuplée de potagers urbains, de vélos, d’hypermarchés réhabilités en centres de formation ou de production agricole. Ce récit est fictif (vous pouvez en lire les premières pages ici), mais ne vous aventurez pas à dire qu’il est trop beau pour être vrai ! Il est, bien au contraire, trop beau pour que l’on ne cherche pas à le réaliser. Voilà le message que fait passer l’auteur. Rêver en grand, remettre l’imagination au cœur de notre quotidien, c’est déjà en partie le réenchanter et c’est se donner l’énergie de passer à l’action.

Le réenchantement de nos villes passe aussi par un vrai mouvement de libération. Libérons nos rues, nos logements, nos modes de vie ! Sortir de l’uniformisation, voilà qui nous permettra de retrouver l’esprit des villes. C ‘est ce que prône Thierry Paquot dans son ouvrage Désastre Urbain. Il donne ainsi l’exemple de certains grands ensembles de logements qui, trop standardisés et régulateurs, « dépossèdent tout résident de son art d’habiter et lui imposent avec la remise des clés de son appartement un mode d’emploi normé et normalisateur ».

Dans la même lignée, Nicolas Soulier invite, dans son livre Reconquérir les rues, à reprendre possession des frontages pour faire de nos rues non plus des lieux de passage mais des lieux de vie. Beaucoup d’espaces dans nos rues sont « stériles », c’est à dire faits pour que rien ne s’y passe : les grandes pelouses tondues des résidences sur lesquelles personne ne vient jouer, pique-niquer ou bouquiner, ces fenêtres où rien ne se passe, ni linge qui pend pour sécher, ni plantes vertes car les deux sont interdits, le 1er par souci, discutable, d’esthétisme, le 2nd par préoccupation sécuritaire, un pot mal positionné risquant de tomber sur un passant… Toutes ces interdictions ont fini par désanimer nos villes. Heureusement, certains prennent le problème à bras le corps et se réapproprient l’espace urbain. Et ça change tout… Une image valant mieux qu’un long discours :

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illustration frontage
Droit photo : Reconquérir les rues - Nicolas Soulier

Ce qui est flagrant sur ces photos, c’est aussi l’absence de voiture. Les modes de déplacement urbain sont en effet au cœur du sujet. Pour rendre la ville accueillante et confortable, il faut avant tout que chacun se sente disponible : disponible à la détente, à la rencontre. Un tel état d’esprit exige d’être en lien avec son environnement. Or, là où la voiture nous coupe de notre environnement, les modes actifs comme la marche ou le vélo viennent éveiller nos sens et participent à une pleine appropriation de notre environnement.  Ajoutons à cela l’espace que mobilise le parc automobile dans nos territoires urbains… Bref, la place de la voiture en ville pose question.

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Un nouveau rapport à la ville

L’appropriation… Le mot est lâché, et il est clé. « C’est l’appropriation de la ville par ses habitants, ses usagers, ses visiteurs, plus que la fabrique de la ville, qui en fera une ville aimable » lit-on dans l’ouvrage de Lionel Francou, Faut-il faire aimer la ville ? Parce qu’en effet, une ville aimable est une ville vivante. À nous de la faire vivre. À nous de faire ville. Nous avons longtemps été placés dans une position de consommateurs face à nos territoires. Les grandes métropoles, comme certaines villes moyennes, pratiquent d’ailleurs ce que l’on appelle du « marketing territorial » pour attirer de nouveaux habitants. Nous cantonner à ce rôle de consommateurs dessert tout le monde : les usagers qui se voient désengagés de la vie de la cité, et les territoires qui voient leurs habitants se transformer en clients, qui « consomment » leur territoire comme n’importe quel produit.  Nous sommes d’ailleurs nombreux à partager cette conviction qu’en vivant à la campagne nous consommerions moins. La ville est perçue comme le territoire sacré de la consommation. Il est primordial d’y proposer autre chose et de défendre le droit de s’y reposer, le droit d’y jouer, gratuitement.

Pour redonner tout leur caractère à nos villes, il s’agirait que chacun puisse redevenir acteur de son territoire. Osons nous approprier le domaine public ! Comme le soulève Nicolas Soulier, nous avons le droit d’y garer une voiture mais pas d’y mettre un pot de fleurs ou d’y installer un banc ! Pourtant c’est cette vie, cette spontanéité qui permettra de recréer du lien, de l’animation et d’écrire de nouvelles histoires dans nos villes.

Tout cela sous-entend une nouvelle perception de l’espace, et du temps, dans nos villes. La ville n’est pas perçue comme un lieu de flânerie mais de productivité. Pour un quotidien urbain plus apaisé, les espaces publics doivent offrir plus de liberté. La liberté d’y passer du temps, d’y jouer, de prendre une chaise pour s’y asseoir, de l’agrémenter de verdure… Bref, chaque riverain doit pouvoir contribuer à la construction de l’espace public. Et pour cela, il faut rendre possible l’expérimentation. Paris a ainsi lancé son « permis de végétaliser » qui permet à qui le souhaite de jardiner sur l’espace public.

Ralentir, c’est aussi laisser le temps à la nature de s’épanouir. C’est ce qu’on a pu voir pendant le 1er confinement : des biches, des canards ou autres animaux sauvages sont venus reconquérir nos rues. Cet ensauvagement est appelé par de nombreux citadins. Alors évidemment les biches au milieu d’un carrefour resteront de l’ordre de l’exception « covidienne ». Mais l’ensauvagement des villes peut passer par de petites choses. Prenons l’exemple de celles que l’on appelle les « mauvaises herbes ». Pourquoi seraient-elles mauvaises ? Pourquoi les supprimer alors qu’en parallèle nous utilisons de l’argent et des ressources pour des « bonnes plantes ». Tout un mouvement c’est ainsi mis en place pour réhabiliter les plantes sauvages qui poussent dans nos rues. Ainsi, le programme Sauvages de ma rue a pour but de permettre aux citadins de reconnaître les espèces végétales qui poussent dans leur environnement immédiat, les plantes qu’ils croisent quotidiennement dans leur rue, autour des pieds d’arbres, sur les trottoirs, dans les pelouses…

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More than Weeds
Au Royaume-Uni, c’est le mouvement More than Weeds qui travaille à réhabiliter les plantes urbaines sur l’espace public.

La ville pour faire société

Du bonheur de vivre ensemble

Pour le sociologue Alain Touraine, la ville nait d’une volonté des hommes de se regrouper autour d’un projet commun : vivre en société.  Pour cela, il leur faut « apprendre à vivre ensemble, égaux et différents ». Et c’est bien là tout le charme de la ville.

Au-delà des raisons pratico-pratiques (se rapprocher de son travail, bénéficier de davantage de services…), ce qui nous fait aimer la ville, c’est la vie qui en émane. Ce qui fait le sel d’une ville, c’est sa personnalité, son âme. Cela ne dépend pas uniquement de son architecture ou de son urbanisme, mais aussi de son histoire et de sa culture populaire. La ville, c’est aussi vivre ces grands moments de communion entre citadins. Le carnaval de Dunkerque, les ferias dans les villes d’Espagne, mais aussi les festivals ou même une victoire importante à un match de foot… Tous ces moments de liesse populaire sont fondateurs, ils fédèrent, rassemblent et font partie intégrante d’une vie urbaine.

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« Cohabitation contre coexistence : tel est aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de la lutte pour la définition du modèle de ville que nous désirons. »

Mickaël Labbé, Reprendre Place

La fin de l'hyper centre, la renaissance de la vie de quartier ?

Si la ville permet de faire société, elle suit aussi son évolution. Aussi, au même titre que l’on observe une tendance à la consommation locale, à la miniaturisation de l’économie, on peut penser que les gros centres-villes qui attiraient une grande partie de la population ont vécu. La tendance serait plutôt à une atomisation des pôles d’attractivité et à la renaissance de la vie de quartier. Ce mouvement, s’il est encore balbutiant, est encouragé par la multiplication des tiers-lieux, par l’accompagnement des nouveaux métiers autour de la maîtrise d’usage mais aussi par les initiatives citoyennes telles que la rue aux enfants… Un retour de la vie de la rue donc, moins axée sur le consumérisme, et davantage tournée sur le vivre-ensemble.

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Que l’on vive en milieu urbain, à la campagne ou en périphérie, nous sommes tous amener à passer du temps en ville. Aimer la ville, ce n’est pas forcément y habiter, c’est surtout apprécier le temps qu’on y passe, c’est prendre part à ce nouvel imaginaire collectif, avoir conscience de l’importance d’un territoire urbain dynamique, cosmopolite et vivant. Gageons que cette énergie repartira de plus belle, et avec encore plus d’enthousiasme, dès que la vie sociale sera de nouveau possible.

 

Pour aller plus loin :
De la voie circulée à la rue habitée, Nicolas Soulier

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